Le concept de réification, qui a émergé à l’époque de la République de Weimar et a été développé par Lukács, est redevenu selon Axel Honneth un concept central dans l’analyse de la société contemporaine. Un traité offre un remarquable exemple de la logique de pensée chère à l’École de Francfort, la théorie critique, ainsi qu’une philosophie morale d’une étonnante beauté sur la reconnaissance.

Dans un premier temps, Honneth reprend les analyses de Lukács, Heidegger et Dewey pour dégager une première définition du concept en question. La réification est l’attitude qui consiste à percevoir les autres et la nature comme des choses. Pour Lukács, le mode de production capitaliste a créé des relations réifiées et des conduites « réifiantes » comme l’égoïsme, le triomphe des intérêts économiques ou l’absence d’empathie. Sa thèse défend plus précisément l’idée que la réification est devenue comme une seconde nature de l’homme. Autrement dit, au cours du processus de socialisation, le système de comportement réifiant devient « naturel ». Par conséquent la réification est un fait social et non une faute morale. En partant de cette idée, Heidegger développe le concept en introduisant le terme d’« engagement soucieux ». En effet, l’attitude réifiante de l’homme par rapport au monde qui l’entoure n’est pas donnée, ou « naturelle », car l’homme se rapporte au monde dans un engagement intéressé. C’est cet intérêt, ou ce « souci », qui fait que l’homme découvre son monde signifiant. Axel Honneth traduit ainsi le « souci » Heideggérien par « la perspective du participant », c’est-à-dire l’adoption du point de vue d’autrui ainsi que la compréhension des motifs de l’action de l’autre. Les interrelations humaines exigent par conséquent une « disposition affective » qui n’est rien d’autre que la reconnaissance. La reconnaissance est, selon l’auteur, le fondement même du « tissage de l’interaction sociale ». Avant l’attitude réifiante, qui est la saisie neutre de la réalité (par exemple la connaissance), il y a reconnaissance. Axel Honneth va ainsi, dans un second temps, défendre la thèse du primat de la reconnaissance sur la connaissance.

La reconnaissance est une sorte de préoccupation existentielle spécifique à la conduite humaine. Honneth le démontre au travers de la psychologie de la socialisation du jeune enfant, notamment avec Piaget et Mead, et au travers de l’analyse systématique ou catégoriale de Cavell. Dans la première analyse, l’auteur souligne que, en tant que composante affective des interactions du jeune enfant, la reconnaissance requiert l’adoption de la perspective de la seconde personne et c’est précisément cela qui permet l’émergence de la pensée symbolique. En effet, l’identification émotionnelle avec l’autre conduit à l’imitation. Ce mouvement non volontaire d’ouverture établit, selon lui, « l’antériorité chronologique de la réceptivité émotionnelle qui précède le passage à la connaissance d’objets donnés intersubjectivement ». Autrement dit, c’est à partir de la perspective de la personne aimée que l’enfant parvient à une connaissance objective du monde qui l’entoure. Plus l’enfant accepte les perspectives des autres, plus il développe sa connaissance. Inspiré par Adorno, Honneth remarque que « l’exactitude de notre connaissance du monde dépend de la reconnaissance, du mouvement affectif qui consiste à accepter l’existence de perspectives aussi nombreuses que possible ». La seconde analyse, celle de Cavell, souligne l’empathie nécessaire pour accéder aux états mentaux étrangers. Cavell relie de la sorte la compréhension des états internes d’autrui à l’adoption d’une posture de reconnaissance, ce qui revient à dire qu’avant l’acte de connaissance il y a obligatoirement l’acte de reconnaissance.

Le lien social débute ainsi par une reconnaissance préalable à la connaissance. Dans cet ordre logique, la réification nécessite alors une transformation du sentiment originel. Transformation que Honneth nomme « oubli ». La réification est sous sa plume « le processus par lequel, dans notre savoir sur les autres hommes et la connaissance que nous en avons, la conscience se perd de tout ce qui résulte de la participation engagée et de la reconnaissance »

En général, dans nos efforts visant la connaissance, nous adoptons une attitude réifiante en oubliant que celle-ci provient d’un acte de reconnaissance préalable. Plusieurs auteurs ont défendu ces idées auparavant. Ils ont cependant analysé la posture de reconnaissance dans le seul domaine des interactions humaines. On peut se proposer d’éclairer un nouveau domaine de recherche tout aussi pertinent : la reconnaissance des mondes non humains, que ce soit le monde objectif des phénomènes naturels ou le monde subjectif des états mentaux. Ainsi, dans un troisième temps, l’auteur différencie la réification intersubjective (ou oubli de la reconnaissance) de la réification objective et de l’« autoréification ».

Honneth constate que, comme dans le cas de la réification de l’être humain, le sujet observe souvent les animaux, les plantes et même les choses en les identifiant d’une façon objective et en oubliant les significations existentielles et subjectives des personnes qui l’entourent. De même, l’autoréification se traduit par une attitude objectivante par rapport à sa propre subjectivité. Autrement dit, c’est fixer ses propres désirs et sentiments comme des choses objectives, définissables et par conséquent modulables à la demande. L’oubli de la reconnaissance de soi-même est en fait une pathologie car cela prouve que le sujet ne considère pas son vécu psychique comme envisageable et formulable alors que celui-ci est en réalité un moteur primordial de la motivation et par conséquent des actions humaines.

Dans un dernier temps, l’auteur propose une « étiologie sociale de la réification », c’est-à-dire les causes possibles de l’oubli de la reconnaissance intersubjective. Il discerne deux raisons pour adopter une attitude réifiante : si les sujets pratiquent une action sociale dans laquelle la simple observation d’autrui devient une fin en elle-même, ou si les sujets se laissent conduire par un système de convictions. La réification en tant que phénomène social (par exemple les typifications réifiantes concernant les femmes) aboutit à un oubli des qualités personnelles de ceux visés par les stéréotypes.

L’autoréification peut aussi être perçue comme un phénomène social lorsque le sujet oublie son autoaffirmation intérieure pour moduler ses sentiments ou ses désirs selon la demande. Cela peut être perçu dans des pratiques sociales de plus en plus à la mode comme les entretiens d’embauche (où l’acteur doit moduler ses ambitions selon les besoins de l’employeur).

En bref, la réification apparaît comme un phénomène social contemporain qui mérite analyses et discussions au sein de l’espace public afin de stimuler les réponses requises pour une évolution positive du monde social.

La Réification. Petit traité de théorie critique.