« BILLET S’IL VOUS PLAIT ! ». Pour une économie politique du « contrôle ».

Cette simple phrase n’en dit pas beaucoup sur ce qu’elle signifie concrètement et, sous une apparente évidence, recèle un sens caché.

Signifie-t-elle une méfiance au regard de l’usager et/ou du client ? Quel est le sens du contrôle ?

Il n’est bien entendu pas question ici de jeter l’anathème sur une profession et encore moins sur celles et ceux qui l’exercent, les contrôleurs/euses, mais de comprendre le sens de cette fonction car au travers de son existence c’est toute la réalité du rapport marchand qui s’exprime.

SOUS LE MASQUE DE L’EVIDENCE… LA MARCHANDISE :

Prenons un exemple simple :

Un voyageur veut prendre le train pour rentrer chez lui. Il n’a pas l’argent du billet et se présente au contrôleur avant le départ en lui expliquant son cas. Refus de celui-ci de le laisser monter. Le voyageur explique clairement qu’ « il y a des places libres, que le train va partir avec ces places vides et que si l’une d’entre elles est occupée par lui, ça n’aura aucune incidence sur la compagnie de chemin de fer ». Nouveau refus du contrôleur malgré ces explications lumineuses.

Question : Qui a raison du voyageur ou du contrôleur ?

Tous les deux ont raison… Le problème c’est que les raisons de l’un et de l’autre ne se fondent pas sur les mêmes principes.

Pour le contrôleur : on ne peut prendre le train que si l’on a payé sa place. Ce qui prime c’est l’acte d’échange d’un titre de transport contre de l’argent.

Pour le voyageur : l’important est la possibilité de voyager. Ce qui prime c’est l’usage que l’on fait du train.

Que veut démontrer cet exemple ? Une chose très simple, que nous vivons tous les jours et qui nous semble être l’évidence : même si un bien existe, socialement son existence est la condition nécessaire mais pas suffisante pour satisfaire son besoin.

Dit plus trivialement : on peut mourir de faim au milieu de l’abondance.

Dit comme cela, ça peut paraître étrange et scandaleux… Pourtant c’est le fondement même de notre société.

Ce bien ou service qui existe et dont ne peut disposer que si on l’achète, c’est une marchandise.

LE CONTROLE, SYMBOLE DE LA MARCHANDISE :

Liberté et marchandise ne font pas bon ménage, à moins de soumettre l’une aux exigences de l’autre.

Le règne de la marchandise est fondé sur le mythe de la Liberté, une certaine conception de la Liberté : liberté d’entreprendre, liberté de production, liberté de circuler, liberté de commercer,… la seule véritable restriction concerne la liberté de consommer. En effet, consommer, c’est-à-dire satisfaire ses besoins, est soumis à l’acte d’achat, à la solvabilité de celle ou celui qui désire l’objet qui satisfera ses besoins.

Logique dira-t-on ? Oui si l’on se place dans la logique du système marchand.

L’argumentation de ceux qui défendent ce système ne manque pas de poids : en effet, expliquent-ils, « produire entraîne un coût et ce n’est qu’à la condition de pouvoir récupérer ce coût, augmenté d’une « valeur incitative », que le producteur produira. Dans le cas contraire, pas de production ».

L’argument paraît imparable et le contrôle n’est que la garantie sociale de la possibilité de récupérer cette valeur.

Pourtant une pièce manque dans ce brillant raisonnement : les conditions de la production. En effet la solvabilité du consommateur est directement liée à ces conditions. Détenir les moyens de payer, d’acheter, s’acquière par le statut social, et de manière générale, dans notre société par le salariat. Or, le salariat, le rapport salarial, détermine la place, le statut social de l’individu, autrement dit, lui donne – ou lui refuse – les moyens de l‘acquisition des valeurs produites, en fonction uniquement de son utilité dans le système, utilité déterminée par le système lui-même, suivant des lois, des principes qui ne tiennent aucun compte du besoin qu’a tout individu d’assurer sa subsistance – l’étude de marché par exemple ne prend en compte que la demande potentielle solvable, la demande non solvable n’ayant – « marchandement » parlant – pas de sens.

Le contrôle n’est donc pas uniquement un contrôle économique mais aussi un contrôle social qui sanctionne le statut social du contrôlé.

TRICHERIE ET CONTROLE SOCIAL :

En fait la question du contrôle n’est, évidemment, jamais posée dans ces termes mais généralement en terme de lutte contre la tricherie.

Qu’est ce que la tricherie ? C’est le fait d’éviter, de se soustraire volontairement au paiement.

A partir de cette définition, s’élabore tout un discours moral fustigeant et culpabilisant le tricheur accusé de vivre au dépend des autres… Ce qui formellement, dans la logique du système marchand n’est pas faux. Le contrôle sanctionne ainsi l’attitude asociale du tricheur mais il masque le principe antisocial du système qui le fonde… car s’il est exact qu’il puisse y avoir véritablement et volontairement tricherie, il n’en demeure pas moins que ce qui détermine les « marges de sécurité de l’acte de vente », garanties par le contrôle, autrement dit la réalisation de la valeur de la marchandise, ce n’est pas la tricherie, mais le rapport social dans lesquels se situe l’individu qui lui donne sa place dans la société.

Globalement, si tout le monde pouvait satisfaire ses besoins, le problème de la tricherie se poserait en terme, uniquement, d’éthique sociale, à traiter sur un autre plan que la tricherie d’aujourd’hui dans le rapport marchand.

Aujourd’hui la non solvabilité ne pose pas un problème économique, à court terme, de vente de la production… les circuits commerciaux permettant d’écouler la marchandise sur de vastes marchés, mais pose un problème beaucoup plus grave et directement social : l’impossibilité de satisfaire des besoins, parfois élémentaires, d’une partie de la population. Cette situation incite, entraîne logiquement la transgression du rapport social par ce qu’il est courant d’appeler la tricherie. Le problème est avant tout éthique – la nature du rapport social – avant d’être économique. Si l’on résout, on dépasse le rapport marchand générateur de ces inégalités, on règle par là même le problème économique.

Le contrôle est donc bien, fondamentalement, un contrôle social,… et confirme, comme s’il en était encore besoin, que l’économique et le social sont parfaitement indissociables.